Empire, nation, identité, Pacte républicain, citoyenneté, état-nation etc.

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kiwideux

Colonel

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MessagePosté le: Mer Avr 04, 2007 4:48 pm    Sujet du message: Répondre en citant

J’aurais tendance à écrire que le « Pacte Républicain » est pure invention des « belles âmes humanistes » qui se refusent à parler de Nation, de la France, de la Patrie.

Ils tentent de mettre, au-dessus de tout, la « Déesse République », dans une nouvelle religion républicaine . Les révolutionnaires élevaient bien des autels à la « Déesse Raison ».

Le pacte Républicain est la Bible de remplacement, que les laîcards fanatiques proposent à des français qu’on voudrait (qui seraient) déchristianisés. Et quand j’écris ce mot, je pense plus à la culture qu’à la religion chrétienne en tant que telle.

La « République » et les « Commandements » de son Pacte, sont élevés à hauteur des religions et de la civilisation, ce qui permettrait de faire accepter à un peuple sidéré par la Révélation, toutes les autres cultures comme acceptables, puisque compatibles avec la « République ».

De plus, la nouvelle religion interdirait le passage à toute autre forme d’état… royauté, par exemple, dans une situation de non-retour.
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kiwideux

Colonel

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MessagePosté le: Mer Avr 04, 2007 11:21 pm    Sujet du message: Répondre en citant

Des définitions de la Nation ?

C’est parti !

François Guizot (1822) :
« un peuple est une multitude d’hommes, vivant dans le même pays et sous les mêmes lois. Une nation est une multitude d’hommes, ayant la même origine, vivant dans le même État et sous les même lois ».

Petit Robert :
« un groupe humain constituant une communauté politique, établie sur un territoire défini (…) et personnifiée par une autorité souveraine ».

Dictionnaire de la langue française :
« Ensemble de personnes vivant sur un territoire commun, conscient de son unité (historique, culturelle, etc.) et constituant une entité politique».

J’aime assez celle-là ! Green_Colorz_PDT_19

Des développements ?

Selon Johann Gottlieb Fichte une nation doit avoir des caractéristiques objectives : langue, religion, culture, histoire, la différenciant des autres nations.

La Nation est indépendante du régime politique, aujourd’hui « Républicain ».
C’est pourquoi le « Pacte Républicain » n’a strictement aucune valeur, il n’est que l’adhésion à un régime politique, pas à une entité qui lui est largement supérieure, la Nation, ou mieux, la Patrie.

La Patrie est le fruit de la continuité et donc de l’histoire, sur un territoire donné. C’est le territoire tel que l’a transformé la longue succession des générations humaines.
Ou encore, la Patrie,c’est là où sont enterrés les ancêtres.

Quelque chose vous gêne aux entournures, dans les notions de Nation, et de Patrie ?

Thucydide02

Sous-lieutenant

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MessagePosté le: Ven Aoû 18, 2006 2:29 pm    Sujet du message: Empire, nation et…identité Répondre en citant

Je m’interroge sur les dynamiques de construction identitaires, il me semble que pour shématiser l’empire tout au long de l’histoire est le principal moteur de construction identitaire de part l’action qu’il a sur les peuples qui le composent, ces processus se cristallisant lors de la disparition dudit empire, la nation elle se contentant de faire vivre l’identité dont elle est issue.

La notion d’empire vous parrait-elle correcte pour envisager les structures politiques actuelles que sont l’UE et les Etats-Unis…

A vous lire.

 Arthaal
MessagePosté le: DimAoû 20, 2006 3:01 pm    Sujet du message: Répondre en citant

les empires ont tous réprimés les identités lorsque celle ci ont étaient trop fortes. Ces identités sont des facteurs d’entropies que l’empire doit combattre, par différent moyen.
La force en est un mais il n’est pas suffisant. Il affaibli l’empire, qui se retrouve a long terme vulnérable face a une invasion (enpire assyrien) et ne résous pas les problemes. Les populations se révolte car il y a plus de prédation que de production. L’empire doit donc apporter quelque chose aux peuples dominer. Les romains apportèrent par exemple des batiment public (aqueduc et autres), les américain le plan marshall. Les USA nous apportent aujourd’huis leur mode de vie, mais aussi la sécurité!

On s’apercoit souvent que l’empire est un systeme militairement superieur dominant des systemes économiquement superieur. Pour l’empire américain, cela est partiellemnt vrai, en effet, c’est le reste du monde qui paie actuelement le déficit économique des USA! Mais nous avons notre sécurité et nous en sommes bien content (je parle bien sur des alliées des USA)

4 commentaires pour Empire, nation, identité, Pacte républicain, citoyenneté, état-nation etc.

  1. boloss dit :

    La fin de l’Etat-Nation ? Surprise stratégique du XXIème siècle ?

    Par Jean-François DAGUZAN , le 10 septembre 2013

    Directeur-adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique. Directeur de la revue Sécurité globale (éd. Eska)

    Voici une stimulante réflexion. Le XXème siècle a été celui de la prolifération des Etats-nations. Le XXIème sera peut-être celui de la recomposition des unités politiques soit par un retour aux formes anciennes soit, plus sûrement, par un modèle d’hybridation mélangeant l’ancien et le moderne avec l’aide des nouvelles technologies.

    J-F Daguzan construit sa démonstration sur de stimulantes références à l’histoire de l’Europe et du monde arabe.

    LE XXIème siècle nous réservera-t-il des surprises de grande ampleur ? Le terme de « surprise stratégique » est à la mode depuis les deux derniers Livre blanc de la défense et de la sécurité nationale. Comme toujours, la surprise est bien cet évènement qu’on n’attend pas. On pouvait attendre le choc climatique, la lutte contre l’islamisme radical armé, la crise économique et financière structurelle, on n’attendait pas forcément le délitement de l’Etat et, plus particulièrement celui de l’Etat-nation. Constitué en Europe depuis le XIXème siècle et renforcé pendant le XXème, l’Etat-nation était devenu l’élément indépassable des relations internationales. Il en était même le produit ! [1] De 50 membres adhérents en 1945, l’Organisation des Nations unies (ONU) était passé à 193 en 2012, mais il y en a davantage si l’on compte les entités se déclarant étatiques et non reconnus par la communauté internationale. [2] Marx et Engels parlaient en leur temps des « nations-fleurettes. » [3] « Le XXème siècle », note François Thual, « aura été le siècle des séparatismes et de l’émiettement. » [4] Avec autant d’Etats créés en un demi-siècle, cette croissance exponentielle pouvait laisser penser que le concept d’Etat-nation était entérinée une fois pour toute et gravée dans le marbre. Ce n’est peut-être pas si simple…

    En effet, les définitions de l’Etat nation peuvent être contradictoires. Aujourd’hui, l’UNESCO définit l’Etat-Nation comme une cohérence entre la frontière, l’ethnie et le culturel tout en précisant que celui-ci n’existe pas … [5] Cette définition rappelle beaucoup plus celle de l’ancien concept de « nation » telle qu’on la pensait au XIXème siècle et au début du XXème. Au contraire, la fin de l’empire ottoman et la décolonisation a beaucoup plus privilégié la version de Renan qui voyait dans l’Etat-Nation la rencontre de populations d’origine différentes, d’une terre et d’une adhésion à un ensemble de valeurs communes – Finalement, pour Renan était Français celui qui se déclarait Français et qui communiait dans un pot commun librement consenti : la « nation choisie » dira Max Weber. Cette position est aux antipodes de la nationalité par « le sang », le peuple (Volk)- ou la race sous le nazisme – du modèle allemand. [6] Mais finalement, la décolonisation favorisa, par le jeu des circonstances et des découpages autoritaires, une variante imposée du modèle « renanien ». Ainsi, des populations ou « nations » qui s’étaient peu fréquentées voire beaucoup combattues dans l’histoire, se retrouvèrent de force sous le même toit national. Les tensions ne manquèrent pas. Les indépendances entraînèrent un surinvestissement en souveraineté qui conduisit les gouvernements à nier les particularismes et autres faits minoritaires. Les minorités se virent donc enrôlées et fondues dans un modèle national coercitif (ex : Algérie). Qui plus est, quelques « nations » comme les Kurdes – parce que cela n’arrangeait pas les puissances – finirent sans Etat et/ou rattachées à plusieurs Etats (les Touaregs également) avec un incoercible lot de ressentiment, d’injustice, de frustration et de vengeance. Quoi qu’il en soit, Etats-nations ou Etats tout courts, les unités politiques dûment structurées, bornées (frontières) et reconnues par leurs pairs proliférèrent au 20ème siècle. [7]

    En ce début de XXIème siècle, les effets de la mondialisation, [8] de la crise économico-financière, et des confrontations intra-étatiques en partie dues à l’effondrement du modèle autoritaire dans de nombreux pays semblent remettre en cause ce modèle. Désormais la survie de l’Etat-nation est peut-être en question.

    Pourtant cette question gêne. On a été frappé à plusieurs reprises de voir l’interlocuteur auprès de qui on testait une telle hypothèse vous regarder horrifié. Quel tabou avait-on brisé ? Quel secret de famille pieusement dissimulé s’apprêtait-on à dévoiler ? En réalité, pour beaucoup, l’Etat-nation représente un mythe : celui de la construction fonctionnelle parfaite gage de stabilité des relations internationales à l’extérieur et garant de la paix sociale à l’intérieur. [9] S’interroger à propos de la pérennité de l’Etat-nation revient finalement à mettre en péril la stabilité du monde et, finalement, la sienne propre. C’est briser le confort intellectuel. De nôtre côté, on pensera plutôt avec Ernst Gellner que « c’est un mythe que de considérer les nations comme un moyen naturel, donné par Dieu, de classer les hommes et de considérer les nations comme une destinée politique naturelle même si leur venue est tardive. […] Pourtant nous ne devons pas accepter ce mythe. Les nations ne se sont pas inscrites dans la nature des choses, et elles ne constituent pas une version politique de la doctrine des espèces naturelles. Pas plus que les Etats-nations n’étaient la destinée manifeste et ultime des groupes ethniques et culturels. Ce qui existe ce sont des cultures, souvent groupées de manière subtile, qui se fondent l’une dans l’autre, qui se chevauchent et s’entremêlent, et il existe, généralement mais pas toujours, des unités politiques de toutes tailles et de toutes formes. Par le passé ces éléments n’ont pas tous convergé. » [10]

    On n’argumentera pas, par ailleurs, sur le bien fondé de l’apparition de nouvelles nations ou d’unités politiques qui se considéraient privées d’Etat et désormais réémergentes. On dira plutôt avec Eric Hobshawn que la nation réelle ne se constate qu’a posteriori ! [11] La condition préalable est donc de réussir pour être considéré comme telle. Les Kurdes, les Karens ou les Biafrais, pour ne citer que ceux-là, en savent quelque chose. [12]

    Il s’agit donc de s’interroger sur les causes de cet effritement du fait national et sur les zones où celui-ci s’applique et de voir à travers cela si la période actuelle propose la redéfinition de nouvelles unités politiques. Quelque chose est en train de bouger…

    Une remise en cause des frontières coloniales et de « l’Etat importé »

    La période post-coloniale voit la projection du modèle d’Etat européen étendue aux entités conquises par les puissances du XIXème siècle. Dans l’histoire, des zones géographiques gigantesques firent très tôt l’objet de partages plus ou moins précis (Traité de Tordesillas, 7 juin 1494, conclu sous l’autorité du Pape entre l’Espagne et le Portugal pour réguler la conquête du « Nouveau Monde » ; conférence de Berlin 15 novembre 1884-26 février 1885 pour l’Afrique ; Accords Sykes-Picot du 16 mai 1916 pour le Proche et le Moyen-Orient en partage des dépouilles de l’empire Ottoman entre la France et la Grande-Bretagne et découpage de l’Autriche-Hongrie après 1918). Au moment de la décolonisation certaines entités qui n’existaient pas de manière construites ou formelles avant la colonisation font l’objet d’un découpage administratif unilatéral – séparant tribus, groupes ethniques autrefois liés par des frontières administratives tracées par les traits de plumes des ex-colonisateurs (Outre l’Afrique, le découpage de l’empire des Indes en cinq semaines par l’avoué britannique Cyril Radcliffe entre l’Inde et le Pakistan/Bangladesh [13] en août 1947 est un archétype du modèle).

    Toutefois ces frontières artificielles se révélèrent fort utiles. En effet en dépit des contestations obligatoires entre les entités nouvellement indépendantes ou créées (Algérie-Maroc, Sahara occidental ou Algérie-Tunisie, ou encore Tchad-Libye) le principe « d’intangibilité » des frontières fut admis comme une clause de sauvegarde visant à éviter le risque de guerres généralisées et sans fin. [14] Ce principe s’est également imposé dans la redéfinition des frontières européennes après la Seconde Guerre mondiale (URSS, Pologne, Allemagne, notamment).

    Pourtant ce principe d’intangibilité pour lequel on fit la guerre (intervention des Nations Unies lors de la sécession du Katanga en 1961) ou on laissa massacrer les populations (guerre d’indépendance du Biafra en 1971) est désormais remis en cause par ses ex-défenseurs eux-mêmes. [15] (guerre et indépendance à terme du Kosovo, sécession de la Transnistrie en Moldavie, de l’Ossétie du Sud en Géorgie, annexion du Nagorny Karabakh par l’Arménie et désormais, Indépendance du Sud Soudan). Si les autres exemples sont des annexions ou sécession de fait, les indépendances du Kosovo et du Sud Soudan se sont faites avec l’assentiment de la communauté internationale – voire provoquée par cette dernière.

    Au-delà de la légitimité du combat des indépendantistes, cette double reconnaissance ouvre la boîte de Pandore. Qui peut réellement interdire désormais à une province ou un Etat fédéré de déclarer son indépendance ? La question se pose aujourd’hui pour le Somaliland qui est en état d’indépendance de fait vis-à-vis de la fédération somalienne depuis 1991 et que la communauté internationale refuse de reconnaître – mais sous quels critères ?

    Or la fin du régime de Mouammar Kadhafi en Libye a crée une situation de fragmentation qui pourrait pousser les différentes entités libyennes à l’autonomie voire à l’indépendance. Comme le dit Christian Coulon pour l’ethnie et qui vaut aussi pour la tribu : « Lorsque l’Etat se délite, comme au Zaïre ou au Libéria, ces ensembles façonnés dans le rapport à l’Etat se substituent souvent à lui, comme institution de sécurité et de solidarité, comme espace de reconnaissance. » [16] Pays créé par les Nations Unies en 1951 par la réunion de trois provinces peu liées par l’histoire (en dehors de la colonisation italienne [17]) et déstructuré par quarante ans de modèle kadhafien de gouvernement par le chaos, une partition peut s’envisager. Mariage forcé de trois régions disparates, les tendances centrifuges de la Libye ne vont-elle pas s’exacerber et produire une séparation de fait et peut-être de droit entre celles-ci ?

    La même question se pose à l’égard du Mali. La poussée des indépendantistes touaregs (repeints aux couleurs de l’islam politique armé) et d’Al Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) dénote la fragilité d’un modèle étatique de plus en plus fragile. La conquête facile – avant l’intervention française – du Nord Mali, jusqu’à menacer ensuite Bamako, a fait apparaître la réalité longtemps occulté d’un pays touareg en quête d’autonomie élargie, voire d’indépendance. Au-delà de la « lutte contre le terrorisme » – vocable officiel français – il n’en demeure pas moins que la stabilité du pays et sans doute de la région passe par la reconnaissance effective du fait touareg et donc de la reconfiguration sous un modèle ou sous un autre de l’Etat malien. Mais évidemment cette question « gêne aux entournures » quant on sait que le problème touareg concerne également la Mauritanie, l’Algérie et le Niger. Il fut d’ailleurs instrumentalisé en son temps par Kadhafi qui y voyait l’occasion d’accroître l’influence libyenne sur la zone sahélo-saharienne. « Cette stratégie se doubla un temps d’une approche plus large saharo-sahélienne qui visait à fédérer les peuples nomades de la zone tampon entre le Maghreb et l’Afrique noire en un ensemble cohérent ». [18] Les mêmes interrogations peuvent être posées pour la Somalie ou le Yémen et d’autres pays africains.

    Le maintien de la cohérence nationale et de la logique des frontières est maintenant posée au Proche et Moyen-Orient. Juste avant la chute de l’empire Ottoman, l’accord secret franco-britannique dit Sykes-Picot (du nom des deux négociateurs) partageait les dépouilles arabes de l’empire sur le dos du Chérif Hussein de la Mecque a qui on avait promis un grand Etat arabe. Cet accord faisait naître des Etats découpés au gré des intentions et de l’agilité diplomatique des parties prenantes (Liban et Syrie, Irak, Trans-Jordanie [19], Palestine mandataire) [20]. A l’heure des indépendances, les nouveaux Etats se figèrent comme en Afrique dans des frontières qu’ils n’avaient pas choisis. (L’émergence du fait national israélien devenant l’inconnue majeure d’une équation explosive.) Cependant, dans cette période d’éclosion du nationalisme arabe (les années 1930-1950) va cristalliser cette question non plus sur la communauté arabe en tant que telle qui, comme le retour du Messie ou du Mahdi, reste un horizon théorique à attendre, mais sur chaque représentant en soi du fait national arabe (libanais, syrien, Irakien, etc. et bien sûr égyptien, puis tunisien, marocain, algérien …) [21] Au cours de cette même période, l’islam politique retrouve lui aussi une renaissance mais il est occulté par le poids trop prégnant d’un nationalisme arabe imprégné des idées occidentales. [22]

    Or les pays du Proche et Moyen-Orient sont constituées d’entités complexes (les « nations » comme on disait autrefois traduites en droit ottoman par le Millet [23]) cohabitant entre elles avec plus ou moins de bonheur selon les périodes (chrétiens de différentes obédiences, musulmans chiites et sunnites, sectes comme les Druzes, Alaouites ou Ismaéliens, et autres hérésies : Yézidis, Baha’is, etc.). Le cadre nationaliste fortement incarné par le Baassisme et le Nassérisme ou la monarchie de droit divin parvient dans un premier temps à unifier ces mondes disparates. La guerre avec Israël (et son cortège de défaites) renforce le sentiment nationaliste. Comme souvent, l’ennemi, la menace extérieure produit de la cohésion et soude la communauté nationale. « La Haine sainte », pour reprendre la formule de Victor de Laprade, est un puissant moteur. [24]

    Mais, les guerres israélo-arabes et peut-être la fragilité intrinsèque de ces montages nationaux favorisèrent l’émergence de régimes autoritaires de longue durée. Derrière l’apparence d’un discours unitaire républicain et/ou national, se dissimulait le gouvernement sans partage de groupes ou de clans. Ce gouvernement de l’assabyya, tel que décrit très tôt dans les travaux de Michel Seurat sur la Syrie dévalorisa progressivement la notion subvertie de national alors que le groupe dominant s’appuyait soit sur des minorités soit jouait en permanence les groupes les uns contre les autres. L’’assabbyya est l’élément clé d’interprétation des connivences tribales ou non qui détermine l’accès et le partage du pouvoir quel qu’il soit. « Cette nouvelle approche reprend un cadre d’analyse mis en place il y a quelque six cent ans par In Khaldoun quand il montre comment à un endroit historique donné, une communauté (‘assabyya), soudée par des liens du sang ou simplement une similitude de destin, use d’une prédication (da’wa) religieuse/politique – en islam les deux sont indissolublement liées – comme d’un tremplin pour arriver au pouvoir total (mulk). » [25]

    Sans en arriver jusqu’au pouvoir total, (Michel Seurat désignait à l’époque le pouvoir Syrien), l’’assabbya permet de comprendre les modes d’allégeance et de rétribution dans les pays post-indépendances – où, lorsque la structure tribale ne subsiste pas comme elle peut le faire en Libye, s’établit un ensemble d’obligations et de devoirs qui créent une solidarité formelle insécable entre acteurs et retombe de façon paradigmatique d’allégeances en allégeances tissant des nœuds complexes de contrôle du pouvoir.

    La conquête de l’Irak par les Etats-Unis (2003) puis l’effet d’attraction des révolutions/mouvements arabes en Syrie a fait basculer une partie de la société syrienne dans la protestation puis la lutte armée alors que le pouvoir ne savait opposer que la violence – unique recette bien éprouvée par quarante ans de règne de la famille Assad. Mais celle-ci a fait long feu avec pour seule et dramatique conséquence de faire passer l’opposition au départ non violente à la lutte armée sans merci. En août 2013, en dépit des initiatives internationales, les deux camps restent décidés à gagner et donc à détruire l’adversaire.

    Ces deux « états de violence » (Frédéric Gros [26]) en Syrie et Irak, loin de produire un phénomène de repli nationaliste ont séparé les communautés. Derrière une fiction d’Etat fédéral, les espaces chiites, sunnites et kurdes se sont autonomisés et l’on semble s’acheminer vers une indépendance de fait du Kurdistan. En Syrie, la violence oppose un pays fidèle arcbouté autour du pouvoir alaouite et des minorités de tous ordres (chiite, chrétienne, ismaélienne) et d’une partie de la majorité sunnite traditionnellement fidèle au clan Assad alors que l’opposition se fragmente en groupes salafistes voire jihadistes dont le plus important d’entre eux (al-Nusra) a fait allégeance à Al Qaïda. Le pays court donc un double risque : soit la partition de fait si le pouvoir parvient à stabiliser le front en récupérant un « pays utile » Homs, Damas adossé au Mont Liban, Lattaquié avec la frange maritime et le Sud ; soit à l’épuration « confessionnelle » dans l’hypothèse de la victoire des groupes sunnites les plus radicaux. Cette situation de déstabilisation majeure, implique évidemment le Liban et son fragile équilibre, l’Irak mais aussi la Jordanie qui peine à assumer les centaines de milliers de réfugiés sur son sol alors même que le pouvoir royal est ébranlé par les forces internes en présence dans le pays (Frères Musulmans, Bédouins, etc.)

    Bien sûr, tout le monde combat au nom de la Syrie. Mais quel est désormais le sens et le contenu de ce nom ? La même question se pose pour l’Irak. Les jihadistes universalistes ont réglé le problème en pensant l’unité globale du Moyen-Orient sous la « bannière du Prophète » (pour paraphraser la célèbre déclaration du docteur Al-Zawahiri). [27]

    Au final, les frontières Sykes-Picot et la création du Liban par la France en Orient – pour l’instant non remises en cause – et les frontières de la colonisation en Afrique, peuvent-elles résister à ce maelström politico-stratégique ? Qui plus est sur ce panorama, vient se greffer la question de « l’Etat importé ». Il y a quelques années Bertrand Badie avait montré que la colonisation et la décolonisation avaient pour effet de plaquer sur les structures anciennes des pays décolonisé des structures institutionnelles se référant au colonisateur et n’ayant que peu ou pas de liens avec les structures traditionnelles de pouvoir et d’organisation des sociétés concernées. [28] Au même titre que bien d’autres choses, un Etat « importé »avait été artificiellement greffé sur un espace géographique et socio-politique donné. Comme aujourd’hui en Libye notamment, cette structure d’importation pourrait être sérieusement remise en cause.

    Mais la question de l’Etat nation n’est pas finalement qu’un problème post-colonial. La mondialisation fait son œuvre. En Europe également des mouvements centripètes sont à l’œuvre.

    La fin de l’Etat-Nation en Europe : Nous ne vieillirons pas ensemble ?

    Les années 1970 ont vu en Europe la réanimation de mouvements nationalo/régionalistes forts dans de nombreux pays. Même un pays aussi centralisé que la France a créé dans les années 1980 une régionalisation offrant des pouvoirs élargis aux anciennes provinces (peu ou prou reconstituées). Certains nationalistes corses – surtout – et basques, trouvant cette avancée insuffisante, continuent de militer (y compris par les armes) pour une autonomie élargie, voire l’indépendance. L’Espagne démocratique post-franquiste créait le statut d’« Autonomies » – offrant un modèle quasi-fédéral de structure constitutionnelle.

    « Nous ne vieillirons pas ensemble » est un film de Maurice Pialat (1972) qui montrait les étapes de la désagrégation et le divorce d’un couple. Aujourd’hui, plusieurs éléments font que certains groupes régionaux ont passé et sont prêts à passer un palier sur le chemin de la séparation :

    . Le premier est l’exemple de la création d’Etats nouveaux en Europe même (partition de l’ex-Yougoslavie fédérale, indépendance du Monténégro, création du Kosovo en 2008 à partir d’un Etat Souverain : la Serbie).

    . Le deuxième est la vision de l’Union européenne comme superstructure. Chez les indépendantistes, la « grande Europe » se substitue à un Etat national trop grand mais pas assez ; trop proche, mais pas assez. La structure fédérative permet alors de régler le problème de la taille et aussi de la sécurité – Les fonctions régaliennes, monnaie, défense pouvant être assumée à coût raisonnable par la superstructure. Les indépendantistes rejoignent donc de ce point de vue les défenseurs de la mondialisation à outrance qui remettent en cause la notion d’Etat-nation pour les raisons (essentiellement économiques et d’efficacité productive celles-là) d’inadéquation entre la taille et les contingences nouvelles provoquées par la globalisation achevée.

    . La troisième est le phénomène de repli identitaire provoqué par ladite mondialisation et surtout par la crise économique et financière entamée en 2008. Le repli dit « paroissial », déjà identifié par Zaki Laïdi en 1993, s’est encore cristallisé avec les ravages de la crise sur des populations fragilisées. [29] L’effondrement économique de l’Espagne a accéléré le rétrécissement de l’identité. Le mouvement indépendantiste catalan a pris appui sur la dépression espagnole et les mesures de rigueur pour défendre une position de séparation de l’Etat espagnol comme plus conforme aux intérêts économiques catalans. Il reprend une antienne déjà connue en Italie (chez les indépendantistes de la Ligue du Nord) pour lesquels le Nord paye trop pour un Sud, considéré par le plus riche comme fainéant, archaïque et incapable de se réformer. Le gouvernement de l’Autonomie catalane a donc proposé un referendum (illégal aux yeux de la constitution espagnole) en 2014 pour trancher de l’avenir de la « nation » catalane. [30]

    Cette problématique se retrouve également en Belgique où les partis Flamands autonomistes et indépendantiste se sont progressivement emparés des leviers de commande de la région et ont engagé un bras de fer avec les institutions belges et la région wallone. En 2013, ces partis soufflent le chaud et le froid en défendant l’idée d’une Flandre totalement indépendante mais restant dans l’Etat Belge ! [31]

    « L’Ecosse est engagée dans un processus similaire. L’accord d’Édimbourg, signé le 15 octobre 2012 par David Cameron et Alex Salmond, prévoit l’organisation en 2014 d’un référendum sur l’indépendance de l’Écosse. Les questions principales soulevées par le référendum seront la politique économique, la défense, les relations futures avec le Royaume-Uni et la participation de l’éventuel futur État en tant que membre d’organisations supranationales, en particulier l’Union européenne. […] L’Écosse ne peut pas (de jure) déclarer son indépendance vis-à-vis du Royaume-Uni. Le référendum proposé est donc un « référendum consultatif sur l’extension des pouvoirs du Parlement écossais », dont le résultat « n’aura aucun effet juridique sur le Royaume-Uni », bien que le gouvernement écossais prévoie de tenir des négociations avec le Royaume-Uni en cas de majorité de voix pour l’indépendance, « suivant l’expression du peuple écossais » [32].

    Certes, un peu comme en Flandre et en Catalogne, l’indépendance est un objectif symbolique. Mais ses thuriféraires oublient souvent que se pose un ensemble de questions insolubles que les parties de l’ancienne Yougoslavie n’avaient résolues que par la guerre (partage, des dettes, des avoirs mobiliers et immobiliers de l’Etat, des réserves de change, statut des étrangers, des ex-langues nationales défense nationale, etc.) Ainsi, phénomène intéressant, car l’un découle peut-être de l’autre. L’Union européenne est encore en expansion alors que les Etats qui la composent commencent de se déliter. [33]

    Conséquences : vers la mutation

    Les forces désormais en action vont produire un certain nombre de conséquences sur l’Etat-nation.

    Vers un Etat virtuel ?

    S’achemine-t-on aujourd’hui vers un Etat virtuel ? Les forces centrifuges à l’œuvre nous promettent elles un Etat « réduit aux acquêts » pour reprendre le droit civil du mariage ? On s’accordera avec Jean-Marc Siroën, à penser que « la mondialisation ne condamne donc pas l’Etat-nation à brève échéance en tous cas. Elle en redéfinit les contours. [34] » Mais cela n’est possible que tant que l’Etat « reste un fournisseur d’homogénéité et, en premier lieu, d’homogénéité sociale. [35] » La question reste donc de savoir si l’Etat peut tenir ce challenge. Or nous voyons que dans bon nombre d’Etat, et notamment d’Etats dits en développement, ce modèle est en train de céder (Egypte, Syrie, etc.) mais en Europe également (Grèce et peut-être Espagne). On semble alors s’acheminer vers un modèle d’hybridation que d’aucuns appellent de leurs vœux (Habermas) mais sera-t-il réellement positif ou le plan incliné vers le chaos. « D’un autre côté avec la mondialisation des marchés et la consommation de masse, on observe une dialectique nouvelle « entre le nivellement et la différenciation créatrice ». Face à la pression uniformisante de la mondialisation, les cultures locales adaptent des réponses différenciées, créant une diversité nouvelle de formes hybrides », « en perpétuelle construction », qui « accroissent les forces centrifuges à l’intérieur de l’Etat national ». [36] L’Etat se verrait alors affecter un rôle de syndic gérant les affaires courantes et perdant sa fonction symbolique d’incarnation de la nation.

    Retour aux formes anciennes ?

    Va-t-on revenir aux formes anciennes « pré-nationales » telles que décrites par Ernst Gellner pour les sociétés agraires musulmanes dans lesquelles la tribu, la confrérie, l’assabyya compensait l’absence du national ? [37] Il est prématuré de le dire ; et ce qui se passe en Libye (système tribal) et en Somalie (système clanique) ne constituent pas forcément un modèle en expansion dans la mesure où, dans ces pays comme dans d’autres, la structure étatique « moderne » avait été brutalement plaquée sur une réalité préexistante et, surtout, systématiquement détruite chacune à leur manière par les détenteurs respectifs du pouvoir après l’indépendance. Comme nous le disions en 2012, la tribu réapparaît dans l’ère de l’analyse du national, mais jusqu’à quel point ? « L’autre élément intéressant est d’essayer d’appréhender le retour de la tribu dans son importance et sa durée et son particularisme. La mondialisation, notamment depuis 1990 et la chute de l’Union soviétique a favorisé le retour aux identités « paroissiales ». Effrayés par la vitesse (le « temps mondial ») et la brutalité d’un monde qui les dépassent, les individus se replient sur le pré-carré souvent réinventé d’une identité primordiale qui les rassurent – (l’Europe n’échappe pas à ce phénomène, y compris de façon dramatique comme l’a montrée la guerre en Yougoslavie). La question serait de savoir si nous sommes sur un modèle arabo-musulman structurant (voire préexistant à l’islam lui-même) ou si nous nous trouvons sur un modèle de repli identitaire général produit par les mêmes causes génériques – mais avec ses spécificités liées à l’aire géo-sociale. La notion de tribu ne nous intéresse pas donc per se mais nous concerne dans la mesure où elle s’inscrit dans les recompositions du politique à un monde où le monde arabo-musulman est rentré dans un processus de transformation de longue durée. » [38] La notion développée par Bertrand Badie et Pierre Birnbaum de « centre » sans Etat peut ici trouver sa place. [39] « Alors, s’achemine t’on vers la généralisation de la Taifa au sens de M. Rodinson [40] » comme nous l’envisagions en 2007. « Sommes-nous à l’aube d’un modèle politico-social communautarisé et libanisé ? La question n’est pas triviale. Il est certain que nous serons confrontés, pendant le XXIème siècle, à une forte tension entre minorités et espaces collectifs plus large : Etats, corps social national. » [41] En vérité, la fluidité tend à s’imposer et l’Etat « borné » cèderait progressivement la place à un modèle d’ensembles complexes ou échange et troc entre les différents acteurs sociopolitiques concernés. Ces acteurs assureraient le rôle de fournisseur de bien public (sécurité, économie, etc.). Le caractère démocratique pouvant être assuré par les conseils de tribus ou autres Loya Jirga…

    Vers la patrie et la démocratie ethno-confessionnelle ?

    La Nation à contrat social tend elle à s’effacer au profit de l’Etat identitaire ? Si la démocratie demeure une demande forte des populations, on détecte une tendance à ne la réserver qu’à son environnement paroissial. Finalement, les Basques, les Catalans, les Kosovars, les Corses, les Ecossais, les Touaregs, les tribus, militant pour leur indépendance, admettent parfaitement un jeu démocratique à la condition exclusive qu’il soit circonscrit dans les limites de leur appartenance ethno-linguistique. On retrouve alors la première définition de l’UNESCO de l’Etat-nation dans laquelle fusionnent la logique d’un groupe et d’une forme de gouvernement. C’est valable aussi pour de plus grosses masses, comme en Irak (et peut-être demain en Syrie) où Chiites, Sunnites et Kurdes se séparent progressivement tout en maintenant la fiction d’un Etat fédéral.

    La fin de la nation transnationale ?

    Si la nation a été depuis la fin du XIXème siècle plutôt inscrite dans le cadre frontalier de l’Etat, d’autres propositions ont existé. Le communisme a été une « patrie » transnationale dans laquelle se sont reconnus des millions d’hommes avant que cette idée ne sombre dans la découverte sinistre du totalitarisme stalinien et de son cortège d’épouvante. La fin de l’Union soviétique quasi-ultime représentante paradoxale de ce modèle – car fortement construite autour de l’Etat – en sonna le glas. L’islamisme radical universaliste d’Al Qaida est un autre exemple de ces propositions. Fondé sur le principe coranique d’une Umma (communauté des croyants) sans frontières, les leaders d’Al Qaida proposent l’avènement d’un Dar al Islam (le monde de l’islam) vidé de toutes les influences délétères (occidentales d’abord, ou pré-islamiques). Or, depuis son émergence (le début des années 1980) et malgré ses succès « publicitaires » (le 11 septembre 2001 au premier chef), Al Qaida et sa nébuleuse ont perdu toutes leurs batailles sur le terrain (la dernière en date au Mali, 2013) et si des succès tactiques viennent ici ou là rappeler la nocivité de ce mouvement, il n’en demeure pas moins ravalé au rang de mouche du coche. Il n’y aura pas de « Grand soir » islamiste pas plus qu’il n’y a eu de « Grand soir » communiste. De la même façon la crise économique et financière mondiale a brisé les modèles de destruction de l’Etat – considérés pendant un temps par les ultra-libéraux comme économiquement obsolète. Si l’Etat-nation est remis en cause aujourd’hui, ce n’est pas par la pression des grands ensembles économiques mais par la pression socio-culturelle de populations qui lui dénient le rôle de gouvernance.

    Finalement, seules les diasporas, qui ne relèvent que partiellement d’un modèle idéologique, devraient continuer de survivre en tant que nations transnationales mais le phénomène devrait aller en s’affaiblissant. La question de l’Union européenne, entité fédérale en devenir ou ensemble multilatéral conjoncturel fruit de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre froide mérité également d’être posée tout comme celle des modèles équivalents (ASEAN, etc.).

    L’international détermine-t-il encore l’Etat-nation ?

    L’affirmation de Bertrand Badie qui dit que « la nation, telle qu’elle se pratique dans le monde contemporain reste fonction, aujourd’hui plus que jamais, de déterminants internationaux », [42] est-elle et sera-t-elle toujours d’actualité au XXIème siècle ?

    La fin du XXème siècle a vu la multiplication des Etats mais il n’est pas sûr que ce modèle soit en expansion. La communauté internationale ne semble pas prête à poursuivre cette évolution sachant que la viabilité des petits espaces va devenir problématique pour des raisons économiques. Par ailleurs, il n’est pas sûr que les conditions socio-politiques de ce développement soient réunies. La disparition de l’Union soviétique avait favorisé cette floraison. Il est improbable qu’en Europe on accepte avec enthousiasme la sécession catalane ou écossaise et l’on se satisfait des fictions irakiennes, yéménites ou somaliennes comme on accueillera avec un soulagement hypocrite le maintien d’une fiction d’Etat syrien. Mais de ce qu’il ressort de notre petite étude, les processus de fragmentation devraient se poursuivre. Cependant, à la différence du XXème siècle, avec l’affaiblissement notable et certainement continu des grandes puissances traditionnelle, la communauté internationale aura beaucoup de mal à imposer des créations ou à défaire des Etats

    En conclusion, le XXème siècle avait été celui de la prolifération des Etats-nations. Le XXIème sera peut-être celui de la recomposition des unités politiques soit par un retour aux formes anciennes soit, plus sûrement, par un modèle d’hybridation mélangeant l’ancien et le moderne avec l’aide des nouvelles technologies. Le rapport ouvert de la CIA 2012, Global Trends 2030, [43] aperçoit bien ce phénomène d’hybridation : « L’Etat-nation ne devrait pas disparaître, mais les pays organisent et orchestrent de plus en plus des coalitions « hybrides » d’acteurs étatiques et non étatique qui changent selon l’objet. » Ainsi les années qui s’avancent rouvrent une nouvelle ère de recombinaisons au cours de laquelle le citoyen et l’Etat vont devoir réapprendre leurs places respectives ; les organisations internationales également…

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  2. boloss dit :

    La fausse mort de l’Etat-nation

    L’Europe n’a pas pris le relais d’Etats délégitimés, et pourtant irremplaçables. Une situation qui entraîne, selon le philosophe, une haute volatilité politique.

    Pierre Manent est directeur de recherches au centre Raymond-Aron de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Spécialiste de philosophie politique et probablement le meilleur connaisseur français des penseurs libéraux, il estime que nous n’en avons pas fini avec l’Etat-nation. D’autant que l’Europe politique reste une idée sans véritable contenu.

    Pourquoi écrivez-vous que les attentats du 11 septembre 2001 à New York marquent la  » fin de la période tocquevillienne  » ouverte en 1776 par la Révolution américaine et par l’avènement de la démocratie moderne ?

    -La période tocquevillienne a été dominée par le mouvement démocratique, par l’exigence d’une égalité croissante. Ce mouvement s’est déployé au cours des deux derniers siècles en Occident, et on pouvait croire que la courbe se poursuivrait. C’est ce que j’ai pensé jusqu’à une date récente. Ce n’est pas devenu faux, mais je suis plus sensible maintenant à ce qui vient de l’extérieur. La  » question de l’égalité « , sans disparaître, cède le pas à d’autres questions, qui viennent de plus loin dans le temps et dans l’espace. La nouvelle période est marquée par une confrontation que nous n’attendions pas entre l’Occident et ce qu’il y a en dehors de notre aire politique et spirituelle. Voilà pourquoi je dis que nous sommes sortis de la période tocquevillienne.

    C’est donc la montée de l’islamisme qui vous a fait changer d’opinion ?

    -C’est en effet un élément important, mais il y en a d’autres. Ce qui a brouillé la distinction entre l’intérieur et l’extérieur, c’est, en particulier, le processus de la construction européenne. L’analyse tocquevillienne de la démocratie présupposait l’existence du cadre national. Mais celui-ci se défait, sans avoir été remplacé par un nouveau cadre politique. Désormais, l’espace de formulation et de résolution des problèmes est très incertain. Nous n’avons pas découvert ce qu’est la vie après la nation, mais nous subissons les conséquences de son affaiblissement. On le vérifie avec l’effacement de la polarité droite-gauche, qui, historiquement, avait organisé la politique démocratique. La droite, traditionnellement, c’était la nation, et la gauche, le peuple. Cette polarité a cessé de fonctionner depuis longtemps. Dès les années 70, la droite est passée d’une légitimation nationale à une légitimation européenne. On n’a pas mesuré immédiatement l’importance de ce changement, car la gauche gardait une forte composante populaire. Mais, à partir du début des années 80, le Parti socialiste a abandonné le projet d’une société différente, et il s’est calé lui aussi sur l’idéologie européenne. Cet unanimisme européen interdit la formation d’une nouvelle polarité permettant au corps politique de se comprendre lui-même. On en voit les conséquences à chaque élection : si les partis  » respectables  » de la droite et de la gauche se retrouvent dans ce centrisme européen, il est inévitable que les extrêmes montent et que le corps électoral, ne pouvant plus se représenter dans les élections, répète  » non  » sur tous les tons. Je ne dis pas qu’il faille abandonner tout projet européen, mais  » l’Europe  » ne suffit pas à définir une perspective politique pour nos nations. Et lorsque les partis politiques ne peuvent plus formuler des perspectives distinctes, ils perdent leur capacité représentative.

    Mais aujourd’hui, après l’échec des référendums sur la Constitution, la situation a changé ?

    -Après le non des Français – et des Néerlandais, il ne faut pas l’oublier -, il n’y a eu aucun effort, ni dans la classe politique ni dans les institutions européennes, pour affronter l’événement et essayer de lui donner un sens. Le président de la République n’a jamais expliqué comment il allait intégrer cette nouvelle donne dans ses perspectives. Toute la classe politique s’est mise d’accord – par défaut – pour espérer qu’un changement de circonstances permettrait, à terme, de faire repasser le même projet. J’ai le sentiment que les classes politiques européennes ne sont pas en état d’entendre les protestations répétées qui s’expriment dans les élections. Elles auront d’autres surprises, et nous avec elles.

    Le résultat, c’est que nous construisons l' » Europe anglaise « , un grand espace de libertés économiques et politiques, sans cadre politique…

    -En effet, c’était inscrit dans les élargissements successifs. Mais il y a une tension de plus en plus intenable entre cette  » Europe anglaise  » et l’entreprise européenne qui continue malgré tout : dans une Europe anglaise, il n’y a pas de place pour Javier Solana, pour une politique extérieure commune. Donc, on ne peut se contenter de la solution anglaise, même si, par défaut, elle semble l’emporter. La politique anglaise est  » antieuropéenne  » depuis qu’il y a une politique anglaise. Comme, d’autre part, le sentiment national reste très fort ou se redécouvre, y compris en Allemagne, on peut penser que l’idée d’une Europe politique est à ranger au musée. En même temps, la nature politique a horreur du vide. Or le vide politique s’accroît à l’endroit même où se trouvaient il y a peu les  » grandes puissances  » européennes. Je n’espère plus rien des  » institutions  » ni des  » mécanismes  » européens, et moins encore des  » valeurs  » européennes. Mais j’espère encore dans la nécessité de l’Europe qui surgit de son absence même : entre les Etats-Unis, la Chine, le monde islamique, il faudra bien que nous devenions enfin quelque chose.

    Comment marier cette remontée des sentiments nationaux avec le fait que l’Etat paraît de plus en plus impuissant ?

    -Qu’est-ce que nous appelons l’Etat ? L’âge heureux de l’Etat, ce fut la période, assez longue, où celui-ci avait un grand rôle représentatif et une forte fonction opérationnelle, via l’administration. L’époque où l’on parlait des  » grands commis de l’Etat « , les Paul Delouvrier ou François Bloch-Lainé. Quelque chose s’est cassé des deux côtés : le rôle incarnateur de l’Etat s’est estompé, et sa capacité organisatrice a décliné. Pourtant, surtout en France, le désir de la population de voir l’Etat exercer ces deux rôles ne s’est pas tellement affaibli. L’un de nos principaux problèmes est évidemment de ranimer ces fonctions tout en allégeant la machine excessivement lourde et coûteuse. Plus facile à dire qu’à faire !

    Quelle est la responsabilité des élites dirigeantes ?

    -Les élites politiques affirment – au moins un jour sur deux – que l’Etat français c’est du passé, puisque l’avenir c’est l’Europe, et les élites économiques ajoutent que la France n’est plus qu’une petite circonscription dans le marché mondial. Alors le peuple est anxieux, et blessé dans ses sentiments nationaux et sociaux. On voit croître dangereusement une espèce de nationalisme social qui se traduit dans la protestation aveugle et les votes extrêmes. Dans le mouvement anti-CPE, il n’y avait plus la moindre perspective d’une  » autre société « . C’était un non brut et têtu adressé aux élites. On y sentait le désir de l’épreuve de force :  » Puisque nous sommes, paraît-il, les vaincus de la mondialisation, on va leur montrer qu’on a encore la force de les faire reculer.  » C’est cela, le plus troublant, la montée d’un refus sans perspective ni espérance. Mais pourquoi les gouvernements ne tiennent-ils jamais compte du résultat des consultations populaires ?

    Le commerce mondialisé, la communication, la globalisation, ne créent-ils pas de nouvelles communautés, de nouvelles formes politiques ?

    -Je ne crois pas que ce soit le cas. La communication ne produit pas de communauté. Car elle ne met en relation que des individus, et qui restent tels. Au lieu de produire de la communauté, elle tend à renforcer les idiosyncrasies et les isolats. C’est sur Internet que la pédophilie, le négationnisme ou les théories du complot fleurissent. Ce sont les résultats non de la communication mais de la solitude multipliée. Sur Internet, vous échappez aux contraintes de l’espace public qui sont éducatives. Si on parle de communautés  » virtuelles « , c’est bien qu’elles ne sont pas réelles !

    Est-ce que la peur n’est pas devenue le dernier ciment de nos sociétés ?

    -Peut-être y a-t-il eu un effet pervers de la période de pacification qui a suivi la Seconde Guerre mondiale – reprenant un mouvement qui avait commencé au XVIIIe siècle. Cette douceur démocratique a rendu les actes de violence, et même les simples risques, de plus en plus insupportables. Il est certain que l’un des ressorts fondamentaux de la réaction américaine au 11 septembre a été la peur. L’une des critiques les plus sévères que l’on puisse adresser au président Bush, c’est qu’il a manqué de sang-froid et qu’il s’est donné un objectif illimité : parvenir à une sécurité parfaite pour l’Amérique en se mettant sur le pied d’une guerre perpétuelle. En Europe, la peur joue aussi, mais de façon opposée : nous ne voulons pas voir qu’il y a danger. C’est d’ailleurs un des ressorts de l’antiaméricanisme, le besoin de penser que, s’il y a des menaces dans le monde, c’est la faute des Etats-Unis. D’où cette conviction que si nous Européens sommes suffisamment tolérants, ouverts, etc., les problèmes se résoudront d’eux-mêmes. L’idéologie du semblable qui nous enveloppe dessine un monde où il n’y a pas de danger qui ne puisse être effacé par les vertus de la tolérance et de l’ouverture. Nous nous interdisons ce que Tocqueville appelait les  » vertus viriles « , qui ont à voir avec l’exercice de la force.

    Dans le fond, vous croyez encore en l’avenir de l’Etat-nation ?

    -Je crois que l’avenir est obscur. C’est pour cela que je critique ceux, majoritaires chez les politiques et dans les médias, qui considèrent qu’il est écrit. Je ne pense pas que nous allions vers l’unification du monde. Il restera fragmenté, et les corps politiques divers continueront d’avoir des relations allant de l’alliance à l’hostilité, et même à la guerre. L’ère de la dépolitisation – par le commerce, ou par l’Europe, ou par l’éthique – est en train de s’achever. L’Etat-nation européen est destiné à durer tout simplement parce que nous n’avons pas autre chose. Cela ne veut pas dire que son histoire va se poursuivre sur la même trajectoire. Nous sommes entrés dans une période d’immense incertitude, avec un instrument politique, l’Etat-nation, dont la légitimité est très affaiblie. Ce qui m’inquiète le plus, c’est l’installation d’une paralysie réciproque des nations par l’Europe et de l’Europe par les nations. On l’a vu dans l’affaire libanaise : on se tourne vers la France, ex-puissance mandataire et  » protectrice  » traditionnelle du Liban, qui alors s’adresse aux autres Européens et leur demande de l’accompagner. On n’ose plus s’avancer seul et on ne sait pas agir ensemble. Nous sommes au milieu du gué : nos nations croyaient qu’elles n’avaient qu’à traverser le bras de mer pour aller sur l’autre rive, où il y avait l’Europe. Mais elles sont bloquées au milieu, ne pouvant plus avancer vers l’Europe ni reculer vers les anciennes nations. Qui nous aidera à  » fendre les eaux  » ?

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  3. boloss dit :

    Un avenir pour la nation [1]
    Il est significatif que tant d’ouvrages soient aujourd’hui consacrés à l’avenir de l’État-nation. Cette production intellectuelle participe d’un certain climat général de civilisation. Elle témoigne d’un doute, largement partagé, quant à la pertinence de conserver ce cadre politique à notre époque. Pour plusieurs, l’État-nation est tout simplement devenu anachronique, et toute défense de celui-ci ne peut que contribuer à l’impuissance du politique face aux défis que posent les développements d’une économie désormais mondiale et d’un pouvoir bureaucratique chaque jour plus étendu et plus diversifié.
    Les débats sur l’avenir de l’État-nation reposent bien souvent sur une confusion. S’agit-il de discuter de l’avenir de cette forme politique ou de l’avenir de la nation en tant que communauté d’histoire et de culture ? Une telle question nous renvoie d’elle-même à une autre discussion concernant la nature de la nation. Existe-t-il une nation qui ne soit pas politique, voire pré-politique, imposant ses finalités à l’État ? Sans entrer dans ce débat, qu’il suffise de remarquer que les protagonistes les plus convaincus de la nécessité d’un dépassement de l’État-nation ne mettent aucunement en jeu l’existence des nations. Un tel dépassement n’a pas pour but la création d’une civilisation homogène. C’est pourquoi il convient de distinguer entre les deux questions afin d’éclaircir le débat : soit celle de l’avenir de l’État-nation et celle du destin de la nationalité au sein de la modernité. Il se pourrait que l’État-nation décline alors même que les nations subsistent et se développent. En retour, il est évident que l’État-nation ne saurait perdurer sans que la nationalité conserve quelque valeur aux yeux des citoyens. C’est pourquoi la disparition de l’État-nation n’implique pas nécessairement celle de la nation. En revanche, le déclin de celle-ci engagerait, à plus ou moins long terme, la disparition inéluctable de celui-là.
    Dans L’Ancien Régime et la Révolution, Tocqueville montre que la société aristocratique est morte dans les esprits bien avant que la révolution n’ait eu lieu. Sous les influences conjuguées de l’éducation chrétienne et de la philosophie des Lumières, les principes qui autrefois paraissaient justifier l’existence de la hiérarchie sociale perdirent toute évidence et il devint manifeste, aux yeux du plus grand nombre, que le maintien de l’inégalité de classe était devenu illégitime. Davantage, Tocqueville précise que ce travail critique a commencé au sein des élites, c’est-à-dire à l’intérieur même de l’aristocratie dominante. Bien avant que ne soient aperçus les premiers de ces tremblements qui allaient emporter tout l’édifice social, l’idée même de la société de classe avait perdu toute vraisemblance.
    D’une certaine manière, nous pourrions affirmer que la situation présente est comparable à celle décrite par Tocqueville. Il semble, du moins dans les démocraties les plus anciennes, que l’idée de nation soit soumise, parmi les élites politiques et intellectuelles, à une critique toujours plus incisive, de sorte que son avenir paraît incertain non seulement en raison de ces changements qui affectent la société, mais bien davantage parce que sa légitimité est mise en cause. S’il était vrai que l’idée de nation se meurt dans l’esprit des élites de nos sociétés, nous pourrions alors être amenés à penser, en suivant le récit de Tocqueville, qu’une formidable révolution se prépare parmi nous.
    Il convient toutefois de souligner que cette comparaison, comme toute comparaison, tout en révélant un aspect essentiel du phénomène national, en dissimule une autre dimension. En effet, ce rapprochement entre le XVIIIe siècle et celui qui s’achève pourrait laisser croire que le déclin de la nation constitue un bienfait pour l’humanité, qu’il s’agit là d’un gain qui n’entraîne aucune perte. Le combat contre l’inégalité fut mené au nom de la liberté et contre la tyrannie. De même, dans l’esprit de plusieurs, le combat contre les nationalismes a pour but la création d’un monde enfin délivré des affres de la guerre et des oppressions engendrées par les appartenances traditionnelles. Le dépassement de la nation, par conséquent, représenterait un formidable pas en avant vers la paix et la liberté. Il se pourrait toutefois qu’à l’ombre de ces espérances légitimes se cachent des difficultés insoupçonnées pouvant nous entraîner dans une tout autre direction et nous engager par un chemin plus long, plus secret, mais plus sûr vers de nouvelles formes de servitude. Autrement dit, contrairement à la révolution qui a conduit à l’éclatement de la société hiérarchique, cet autre bouleversement, accompli à l’encontre de la nation, pourrait conduire à un déclin des libertés dont nous avons joui — bien imparfaitement et bien inégalement il est vrai — au sein de ce que pourrions appeler les nations démocratiques.
    Qu’est-ce que la nation démocratique ? Pour comprendre le sens qu’il convient d’accorder à cette expression, il faut tout d’abord rappeler que la nation, en tant que communauté d’histoire et de culture, a constitué le cadre naturel d’exercice de la liberté démocratique. Les nations modernes, comme chacun le sait, ont pris forme graduellement au sein des États monarchiques européens comme l’Angleterre et la France. [2] Toutefois, dès lors que l’esprit démocratique s’est mis à souffler sur l’Europe, celui-ci a trouvé à s’incarner dans le corps historique de la nation. La Révolution française, pour ne prendre que l’exemple le plus connu, a procédé à un déplacement de la souveraineté du corps du roi vers celui de la nation. Ce faisant, il a semblé raisonnable de rechercher la liberté politique au sein de l’espace délimité par les appartenances nationales. De plus, c’est bien souvent en tentant de préserver leur identité nationale que de nombreux peuples ont été conduits à se mobiliser pour la liberté. La démocratie a ainsi trouvé le sol sur lequel s’établir et la nationalité a constitué le principe d’une intégration sociale et politique. En d’autres termes, l’attachement à la nation a favorisé, dans ces circonstances, la participation des citoyens au fonctionnement des institutions démocratiques. La nationalité devint alors l’élément au sein duquel put croître la démocratie, lui fournissant le principe d’identification dont elle avait besoin pour se réaliser dans l’histoire. C’est pourquoi, aux yeux des libéraux du XIXe siècle, il n’y a aucune contradiction entre la recherche de la liberté et la défense de la nation. Il faut attendre le XXe siècle et connaître les horreurs commises au nom de la révolution nationale pour voir se briser cette convergence de la nationalité et de la liberté. De toute évidence, nous jugeons désormais de la nation selon cette mémoire obligée.
    Pour certains, cet exercice de généalogie ne prouve rien. Il se pourrait, après tout, que la convergence de la démocratie et de la nationalité ait été fortuite. De ce point de vue critique, la nation n’est pas un concept politique, car l’attachement qui la fonde n’a pas de base rationnelle, mais, tout au contraire, elle introduit dans le débat public une dimension psychologique que certains n’hésitent pas d’ailleurs à qualifier d’arbitraire. L’introduction de la nation dans l’espace politique ne peut que conduire à un retour de l’irrationnel dans un champ d’activités qui doit impérativement demeurer soumis aux règles de la raison. Que le lien social que nourrit l’appartenance nationale présente une dimension identitaire, nul ne saurait le nier. Toutefois, il convient de rappeler que ce n’est pas le seul élément de la politique qui présente ce caractère. En outre, on ne peut rendre compte de l’extraordinaire effectivité historique du phénomène national sur la base de cette argumentation. Si l’on prend en considération le fait établi que la nation a joué un rôle central dans l’histoire des modernes, il convient d’élaborer une explication de la puissance de conviction qu’elle a engendrée qui dépasse les limites trop étroites des analyses faites en termes psychologiques. Par le phénomène national, une dimension essentielle de la vie politique se donne à penser; il s’agit, en somme, de chercher à comprendre selon quelles modalités se constitue et se reproduit le lien social dans l’espace de sensibilité qu’engendre la modernisation.
    Toute politique procède d’une mise en commun initiale. Chaque régime politique incarne une certaine opinion quant à la nature de ce partage. Quel principe doit fonder le partage politique ? Voilà, en somme, la question que pose le politique. [3] La particularité de la politique des modernes est de n’offrir qu’une seule réponse légitime à cette question : la démocratie. Toutefois, cette réponse n’est pas sans comporter une part irréductible d’ambiguïté. S’il convient de fonder la loi sur la volonté du peuple, ce principe de légitimité laisse indéterminées la nature et l’étendue de ce nouveau corps souverain. C’est alors que se pose la difficile question de la délimitation de l’espace public. S’il existe trois réponses retenues par la tradition de la philosophie politique, à savoir la Cité, la Nation et l’Empire, l’histoire moderne, jusqu’à tout récemment, montre clairement que la nation s’est imposée comme la forme la plus appropriée au développement des démocraties modernes. La nation, en tant que communauté d’histoire et de culture, a permis la délimitation d’un espace public favorable à la naissance de la liberté. C’est pourquoi elle a constitué le principe de la mise en commun qui fonde la politique des modernes. On peut sans doute prétendre que cette convergence de la citoyenneté et de la nationalité fut en grande partie le fait des circonstances. Il y a lieu cependant de croire que l’effectivité du principe national dans l’histoire moderne procède de causes autrement plus profondes.
    Sans nier la pertinence des études fondées sur l’examen de la réalité sociale et économique, il convient de prendre en compte la dimension proprement symbolique du phénomène national afin d’expliquer entièrement son efficience dans l’histoire politique moderne. La modernité a pris place dans l’histoire au moyen d’une rupture, c’est pourquoi l’identité des modernes a pris forme dans le sentiment partagé de vivre à distance du passé, c’est-à-dire dans un écart toujours grandissant entre la vie prochaine, toujours espérée, et la vie révolue, chaque fois critiquée. Le moderne se reconnaît par sa volonté opiniâtre de vivre dans la nouveauté absolue et d’assumer celle-ci comme un bien. Cette posture inédite conduit les modernes à se considérer d’abord et avant tout comme des individus vivant dans l’Histoire, mais aussi comme des êtres singuliers ayant une histoire. Par ce double rapport au passé, le moderne se définit autrement que tous ses prédécesseurs. Dès lors que chacun cherche à donner sens par lui-même à sa présence en ce monde, l’appartenance à une histoire singulière se présente naturellement comme l’une des réponses possibles à cette quête. [4] Cette réponse est d’autant plus importante qu’elle seule possède une signification proprement politique, en ce qu’elle permet la définition d’un espace au sein duquel peut prendre place la mise en commun qui fonde le politique. Cette convergence de la nationalité et de la citoyenneté qui a marqué l’histoire politique moderne n’est donc pas simplement le fruit d’attachements passagers et arbitraires, elle se révèle l’unique fondement permettant une délimitation de l’espace politique qui ait sens et qui soit praticable. Ni la Cité ni l’Empire, dans un tel contexte historique, n’ont le pouvoir de répondre à cette singulière quête d’identité qu’engendre la modernisation. Cette quête d’identité a donc rendu possible l’intégration sociale nécessaire au fonctionnement adéquat des institutions démocratiques. Ce qui laisse à penser que la nation a constitué le terreau initial sur lequel la liberté a pu croître jusqu’à nous.
    Devant l’évolution de la société contemporaine, plusieurs en sont venu à la conclusion que l’État-nation ne peut plus faire face aux défis à venir. Pour justifier cette position, on invoque généralement le processus de mondialisation des marchés en cours. Dans un tel contexte, l’État-nation ne serait plus en mesure de faire respecter l’exigence de justice qui lui a été assignée. D’autres souligneront le fait que l’État-nation ne permet plus d’administrer adéquatement la société nouvelle qui naît d’une accélération de la modernisation. L’État-nation se révélerait trop vaste pour organiser les communautés locales alors même qu’il serait démuni devant les phénomènes généraux qu’entraîne le développement de la technologie et des communications. À cela, il faudrait ajouter que la nation ne peut plus opérer l’intégration sociale comme auparavant en raison de la diversification des sociétés causée par les mouvements de populations. Le pluralisme dominant dans nos sociétés, pour des raisons à la fois morales et politiques, ne saurait s’accorder avec l’affirmation du fait national. C’est pourquoi il conviendrait d’engager un dépassement de la nation en créant dès aujourd’hui des institutions supranationales. [5]
    Un tel dépassement de la nation impliquerait de dissocier entièrement la citoyenneté et la nationalité, en établissant la démocratie sur de toutes nouvelles bases. Dans le contexte actuel, nul doute que la réalisation de ce projet conduirait à une extension de l’espace public. Les institutions supranationales qu’il s’agirait d’établir auraient à gérer des populations plus nombreuses que celles du plus grand des États-nations existant à ce jour. Toute la question consiste alors à définir quelles seront les modalités et les conséquences de cette extension du lieu de la politique. À moins de souhaiter la création d’une république universelle, ce qui paraît difficilement réalisable, il faudrait déterminer un nouveau principe permettant la délimitation de l’espace public, principe qui, si l’on désire préserver l’attachement des citoyens à la chose publique, devrait offrir les conditions nécessaires à une intégration sociale comparable à celle suscitée par le principe national. Dans cette perspective, il est proposé de constituer le corps politique à partir de l’attachement que les citoyens témoignent à l’égard des principes de la démocratie. Toutefois, s’adressant d’abord à des individus plutôt qu’à des communautés, ces principes demeurent indéterminés et ne permettent pas, en raison même de cette indétermination initiale, d’opérer une délimitation effective de l’espace politique. Leur réalisation pourrait tout aussi bien s’accomplir à l’intérieur des frontières du Québec, du Canada ou de l’Amérique du Nord, ou bien encore de l’Allemagne, de l’Europe ou de l’Occident ; et chaque fois les principes de la démocratie seraient respectés. C’est dire autrement que le principe de la souveraineté populaire ou encore la défense des droits de l’homme n’offrent pas de solution au problème que pose la délimitation de l’espace politique. Davantage, la mise en place d’une telle politique ne permet pas la prise en considération d’une question essentielle : parmi toutes les configurations possibles de l’espace politique, laquelle est la plus favorable à l’exercice de la liberté ?
    Pour répondre correctement à cette dernière question, il faudrait pouvoir déployer une argumentation qui dépasse le sujet de cette courte étude. Qu’il suffise pour s’en convaincre de n’examiner qu’un aspect de celle-ci. La démocratie, plus que tout autre régime politique, nécessite la participation des citoyens aux affaires politiques. Une telle participation ne saurait exister sans que le citoyen ne s’identifie fortement au destin commun de la communauté à laquelle il appartient. Pour connaître les conditions d’exercice de la liberté démocratique, il faudrait d’abord établir sur quelle base une telle identification peut apparaître. L’histoire a montré qu’un tel processus d’intégration n’a pu prendre forme qu’au moyen d’une identification substantielle à un bien jugé légitime par l’ensemble de la communauté politique. C’est d’ailleurs pourquoi la survie et le développement de la culture nationale ont pu jouer le rôle d’élément rassembleur. Dès lors que l’on se refuse à prendre appui sur un tel bien substantiel, du fait qu’il n’a de signification que par son inscription au sein d’une histoire singulière, il ne reste plus comme principes de rassemblement que les idéaux normatifs que partagent les modernes.
    Quant à la possibilité de réaliser une telle république abstraite, quand bien même cet attachement à la norme serait teinté par l’histoire de son appropriation au sein des diverses nations, il existe un doute raisonnable qui s’appuie sur un engagement philosophique. Dans la tradition de l’humanisme civique, qui remonte à Aristote, la liberté est conçue d’abord comme participation à la vie politique. Davantage, cette inscription du citoyen dans la Cité est perçue comme le moyen privilégié pour faire accéder les hommes à l’universel. La communauté politique, en raison même de sa singularité, joue ici le rôle de médiation entre le particulier de la vie privée et la dimension d’universalité qui se rattache à l’idée d’humanité. Cette conception du rôle de la politique repose sur une évaluation des facultés humaines : le désir humain, dans la grande majorité des cas, ne saurait s’attacher à l’universel pour lui-même. Autrement dit, une identification directe à l’universel outrepasse l’étendue véritable des facultés humaines communes et c’est la raison pour laquelle la médiation politique est essentielle pour opérer le dépassement de la pure individualité. Une démocratie universelle, du fait qu’elle n’offrirait comme objet à la volonté politique que des normes universelles, ne pourrait opérer ce travail de médiation et s’apparenterait davantage à un empire moral plutôt qu’à une communauté politique véritable. [6] Il me semble que les politiques proposant un dépassement radical et définitif de la nation négligent de prendre en compte cette dimension de la réalité humaine et risquent, en conséquence, de livrer l’individu à la contemplation solitaire de l’universel sans permettre cette médiation qui fonde le politique.
    J’ai utilisé ici le terme “ évaluation ” afin de souligner le parti pris que présuppose une telle conception républicaine de la politique. En effet, l’évaluation du pouvoir que possède l’être humain de s’attacher à l’universel sera toujours l’objet d’une appréciation discutable, car la conscience se transforme et nul ne sait à quelle étendue elle peut parvenir. Il s’agit là d’un dilemme interprétatif que nulle théorie politique ne peut trancher. Une telle évaluation, quelle que soit la profondeur du travail critique qui la précède, est chaque fois le fruit d’une certaine appropriation de l’expérience humaine et, par conséquent, peut tout au plus être qualifiée de sagesse politique. En raison même de l’impossibilité d’établir objectivement un tel jugement, de trancher le dilemme qu’il recouvre, il convient d’adopter une politique de prudence. Or, c’est une telle prudence philosophique qui me semble manquer au projet d’un dépassement radical de la nation. Ne sachant pas pour l’heure si l’attachement aux principes de la démocratie et des droits de l’homme permet une intégration sociale suffisante pour soutenir la participation des citoyens à la vie politique, il paraît préférable d’adopter une politique plus ouverte à l’enrichissement que peut encore offrir la nation. On répliquera sans doute qu’on ne peut s’en tenir à une telle posture dès lors qu’il s’agit, par devant l’emprise croissante des marchés et des bureaucraties, de préserver les exigences de justice auxquelles nous sommes attachés. Pour être à la hauteur de celles-ci, il faut établir une forme d’autorité qui surpasse les frontières nationales. Telles sont les alternatives qui s’offrent à nous en cette fin de siècle. Nous avons, en somme, à construire une société qui soit toujours plus juste sans devenir moins humaine.
    En guise de conclusion, j’aimerais tracer à grands traits ce que pourrait être une défense de la nation construite dans l’esprit de l’argument présenté précédemment. Il s’agirait avant tout de favoriser la reconnaissance explicite des nations au sein des États. La nation est une réalité historique qui s’est construite au moyen de l’État et qui ne saurait se maintenir une fois privée de sa dimension politique. Cette remarque est encore plus vraie lorsqu’il s’agit des petites nations. Il convient toutefois de préciser qu’une telle défense de la nationalité ne conduit pas nécessairement au nationalisme et pourrait se réaliser sans l’État-nation. Dans la mesure où un État multinational reconnaît dans sa constitution l’existence des nations et leur offre tous les pouvoirs nécessaires au maintien et au développement de leur être dans l’histoire, un tel État pourrait permettre la réalisation d’une politique de la nation. D’autre part, une telle politique de la nation, contrairement à ce que certains laissent croire, ne s’oppose aucunement à la primauté du droit et des principes de la démocratie. Pour qu’une telle conciliation soit toutefois possible, il faudrait pouvoir procéder à l’intégration nationale selon de tout autres procédés que ceux qui furent utilisés par nombre d’États-nations, à l’encontre des droits de leurs minorités; inventer une manière d’être dans la nation qui ne soit pas un refus de rencontrer l’autre. Il appartient à l’éducation de préparer l’établissement d’une telle politique de concorde.

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  4. boloss dit :

    base classique (consensuelle) :
    Concept protéiforme, la « nation », exprime une réalité diverse et inépuisable, qui résiste aux nombreuses définitions qui ont pu en être données, car une définition de la nation, est implicitement, une théorie de la nation, et, comme telle, sujette à débat. La diversité des points de vue ne doit cependant pas faire oublier que l’idée de nation s’impose quotidiennement à chacun de nous ; elle persiste dans le droit de la nationalité qui définit les critères d’appartenance nationale et modèle par là-même l’identité des individus. Or le droit de la nationalité, ou plus exactement, les deux grandes formes — jus sanguiis, jus solis — qu’il adopte, s’enracine dans deux conceptions fondamentales de la nation, la conception « française » ou « politique », et la conception « allemande » ou « ethnoculturelle ».
    La révolution française a investi la nation de la souveraineté politique ; l’assimilation entre citoyenneté et nationalité qui sous-tend cette conception originelle de la nation, élective et contractuelle, détermine l’arrimage de la nation sur l’État, symbolisé par l’expression d’État-nation. L’analyse de plusieurs modèles nationaux — Allemagne, Grande-Bretagne, États-Unis — met ici en perspective la spécificité du modèle français. La nation, qui procède de la modernité démocratique, demeure la forme dominante du lien social. La nationalisation des sociétés a accompagné la diffusion du suffrage universel ; elle constitue une modalité de « l’atterrissage démocratique ». Mais la construction européenne, qui tend à limiter la souveraineté des États, est-elle compatible avec le maintien du lien national ?

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